Lettre ouverte au Premier ministre, Luc Frieden: tirer des leçons de la mort de Lyhanna 

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Monsieur le Premier ministre, 

La mort tragique de la jeune Lyhanna en France a profondément bouleversé l’opinion publique. Partout en Europe, des parents, des citoyens, des enseignants, des éducateurs et des responsables politiques se sont interrogés : comment un tel drame a-t-il pu se produire?

Au-delà de l’horreur du crime, cette affaire soulève aussi une question essentielle : combien de drames auraient pu être évités si les signalements, les plaintes et les alertes avaient été traités avec la rapidité et les moyens nécessaires?

L’association La Voix des Survivant(e)s tient à exprimer toute sa solidarité à la famille de Lyhanna ainsi qu’à toutes les victimes de violences sexuelles, physiques et psychologiques.

Face à une telle réalité, il serait illusoire de croire que le Luxembourg est épargné. Au Luxembourg, un viol sur mineur est déclaré tous les huit jours au Parquet. Sur les 220 plaintes déposées entre 2019 et 2023, 27% ont été classées sans suite. Ces chiffres ne disent rien des viols ou agressions sexuelles qui ne font pas l’objet de plaintes. En Europe, on estime que seul 1 viol sur 100 débouche sur une condamnation, ce que nous considérons comme un permis de violer.

Monsieur le Premier ministre, face à un sujet aussi sensible et difficile, il est plus commode de détourner le regard vers d’autres priorités, d’autres urgences. Or les conséquences de ces drames sont terribles non seulement pour les personnes directement concernées, elles ébranlent aussi la confiance des citoyens dans la Justice, l’un des piliers de notre société démocratique.

Des procédures trop longues aux conséquences lourdes

Ces violences existent dans tous les milieux sociaux, toutes les régions et toutes les familles. Celles-ci sont confrontées à des procédures longues et éprouvantes. Alors qu’elles attendent protection, reconnaissance et justice, nous constatons régulièrement des délais particulièrement importants entre les plaintes, les enquêtes et les décisions judiciaires.

Nous avons connu au Luxembourg des affaires dans lesquelles près de six années se sont écoulées entre les premières révélations et une décision judiciaire définitive. Six années durant lesquelles le bourreau a vécu en toute impunité sous le même toit que la victime. Six années qui interrogent légitimement notre capacité collective à protéger les enfants et à prévenir de nouveaux drames.

Les violences ne commencent pas devant un tribunal, mais y continuent si la victime est prise en otage par des procédures qui durent des années. Pendant que celles-ci suivent leur cours, des victimes continuent à vivre avec leurs traumatismes, des familles restent dans l’attente et d’autres personnes peuvent potentiellement être exposées à des situations de danger. Le temps judiciaire n’est jamais neutre lorsqu’il s’agit de la protection d’enfants ou de victimes de violences.

Trop de classements sans suite

Une autre réalité préoccupante est le nombre important d’affaires classées sans suite, alors même qu’elles concernent des mineurs révélant des violences sexuelles. Le motif fréquemment évoqué est l’«infraction insuffisamment caractérisée». Cette pratique, au nom de la « présomption d’innocence », alimente de facto un système d’impunité dénoncé par le juge des enfants Édouard Durand le 8 juin 2026 sur la radio France Inter. «La présomption d’innocence n’a jamais été conçue pour créer un système d’impunité des agresseurs», a-t-il dit.

La méconnaissance des parents protecteurs

Les situations d’inceste méritent une attention particulière. Notre association est régulièrement interpellée par des parents protecteurs qui affirment avoir alerté les autorités après des révélations de leur enfant et qui ont le sentiment de ne pas avoir été entendus ou pris suffisamment au sérieux. Certaines familles rapportent même que le parent protecteur peut se retrouver fragilisé dans la procédure, tandis que l’enfant voit sa parole remise en question. Ces situations, lorsqu’elles se produisent, doivent nous interroger collectivement sur notre capacité à détecter, comprendre et traiter les mécanismes spécifiques des violences intrafamiliales et de l’inceste.  

C’est précisément pour cette raison que La Voix des Survivant(e)s a présenté à la Chambre des Députés un ensemble de 57 propositions visant à renforcer la lutte contre les violences sexuelles, physiques et psychologiques.

Mettre en place un tribunal ou une chambre spécialisée

Parmi ces propositions figure la création d’un tribunal spécialisé en matière de violences, inspiré de modèles existant déjà dans d’autres pays européens, notamment en Espagne.

À défaut de pouvoir mettre immédiatement en place une telle juridiction spécialisée, nous demandons au minimum la création d’une chambre spécialisée composée de magistrats, procureurs et professionnels spécifiquement formés aux mécanismes des violences sexuelles, des violences intrafamiliales, du contrôle coercitif et des traumatismes.

Accélérer la mise en place d’une Ciivise

La Voix des Survivant(e)s salue la volonté de la Chambre des députés de créer une Commission nationale indépendante sur les violences à l’égard des enfants, inspirée de la Ciivise française (Commission indépendante sur l’inceste et les violences sexuelles faites aux enfants), motion adoptée par la Chambre des députés le 30 avril 2026. Il s’agit d’une revendication de longue date de l’association. Nous demandons au gouvernement de veiller à sa mise en oeuvre immédiate.

D’une manière générale, nous demandons :

• une réduction significative des délais de traitement des dossiers impliquant des mineurs ;

• davantage de moyens humains pour la police, le parquet et les juridictions ;

• une meilleure prise en compte de la parole de l’enfant ;

• une formation spécialisée obligatoire pour tous les professionnels intervenant dans ces dossiers ;

• un accompagnement renforcé des victimes tout au long de la procédure ;

• une véritable politique nationale de prévention faite en étroite association avec des survivant·e·s.

Monsieur le Premier ministre, nous vous demandons de prendre position publiquement sur les 57 propositions de réforme présentées par notre association devant la Chambre des députés le 2 juillet 2025 et de mettre en oeuvre des mesures à la hauteur des engagements du Luxembourg relatifs à la Convention des Nations unies relative aux droits de l’enfant, à la Convention d’Istanbul et à la Constitution du pays. 

Nous demandons un calendrier concret, des engagements précis. Pas dans six mois. Pas après le prochain drame. Maintenant. Nous sommes prêts à vous rencontrer pour en discuter. 

Sincères salutations.
La Voix des Survivant(e)s Asbl

www.survivant-e-s.lu